Yannick Haenel

Yannick Haenel écrivain

Jpg haenel cercle

C'était à la Maison de la Poèsie le 3 juin 2019

Sortie le 20 février 2019 Fayard

« “Vers 15 ans, j’ai rencontré l’objet de mon désir. C’était dans un livre consacré à la peinture italienne : une femme vêtue d’un corsage blanc se dressait sur un fond noir ; elle avait des boucles blondes, les sourcils froncés, et de beaux seins moulés dans un chemisier. Elle tenait une lame et, calmement, découpait la tête d’un roi.” Ainsi débute ce récit qui plonge dans le tableau du Caravage, Judith décapitant Holopherne. Comment la représentation d’un crime politique a-t-elle pu lancer ma vie érotique, voilà l’énigme de ce livre qui interroge la puissance des figures peintes. Au fur et à mesure de cette plongée subjective, tous les tableaux du Caravage affluent ; et le récit s’approfondit à travers une étude de la vie de cet artiste devenu, plusieurs siècles après sa mort, le plus grand des peintres. Je m’intéresse à l’expérience intérieure du Caravage. Comment peignait-il ? Que cherchait-il à travers ces scènes de crime, ces têtes coupées, cette couleur noire qui envahit peu à peu tous ses tableaux ? Notre époque, pourtant criblée de violence, ne veut pas regarder l’horreur en face. Le Caravage, lui, est frontal : il expose crûment la vérité criminelle de l’espèce humaine ; il nous apprend à garder les yeux ouverts sur l’innommable.
Mais chez lui, il n’y a pas seulement le couteau : il y a aussi la perle. Elle scintille de tableau en tableau, comme le signe d’un désir plus intense encore que les ténèbres ; et ce grand feu blanc qui fait étinceler les scènes du Caravage vient du féminin. On dit que le Caravage peint avant tout des hommes, et qu’il les rend désirables. Mais regardez les femmes, Judith, Salomé, Marie-Madeleine et la Vierge, ou plutôt les prostituées qui jouent ce rôle : c’est elles et leurs splendides visages qui sont en avant. C’est elles qui amènent cet univers fiévreux vers la lumière. Ce sont ces héroïnes qui s’arrachent sur le fond noir, et ouvrent le monde du Caravage à la grâce d’un nouvel amour. » — Yannick Haenel.

 

  1. Le temps se fait court

 

Yannick Haenel, François Meyronnis et Valentin Retz. - Photo F. MANTOVANI/C. HÉLLIE/GALLIMARD/DR

Un essai contre « la catastrophe qui vient », signé Yannick Haenel, François Meyronnis et Valentin Retz.

Selon Hésiode, l'histoire de l'humanité se divise en âge d'or, âge d'argent, âge d'airain, âge des héros, âge de fer. L'âge d'or était idéal, la suite n'est qu'une longue dégringolade. Sous l'Antiquité : c'était toujours mieux avant, lorsque nous partagions la table des dieux. Avec les modernes, fini de se prosterner devant une transcendance qui nous dépasse : l'Homme est au centre, debout, le regard rivé vers une aube meilleure. Grâce aux lumières de la science, il marche droit sur la route du progrès. En ces prémices du nouveau millénaire : on n'arrête pas le progrès, grâce à la révolution cybernétique initiée par Norbert Wiener, plus de limites, zéro frontières, c'est l'hyper-horizontalité, la mondialisation, à mort la mort, on abolira bientôt l'ultime limite, le virtuel prendra le dessus sur le réel, la réalité augmentée primera sur la réalité. En évacuant le mystère et le tragique, la vision moderne prométhéenne n'a pas tenu compte de la catastrophe. La catastrophe est devenue notre condition, et nous vivons « l'âge de la fin », ainsi l'annonce l'essai signé Yannick Haenel, François Meyronnis et Valentin Retz, Tout est accompli. Mais face à cette impossibilité d'agir, les auteurs de cette réflexion tout à fait singulière et aux accents judéo-chrétiens, n'exhortent pas à l'abdication nihiliste. Ils proposent de s'en sortir par une certaine brèche dans notre réalité catastrophique, « une courbure du temps », la porte étroite qui mène au-delà de la nuit obscure, ils invitent à accéder au « Royaume ». Le Royaume serait l'antithèse de ce qu'il nomme le « Dispositif », cette réalité aplanie par la communication instantanée et les réseaux dits sociaux, un monde réduit à sa standardisation globalisée sous l'unique loi du marché, à une identité algorithmique et son langage mathématique.

Pour le trio d'écrivains qui analyse la modernité occidentale, de Galilée à la Shoah, de la mort de Dieu proclamée par Nietzsche à l'homo deusde Harari ou au transhumanisme, il s'agit bien de trouver là salut par le verbe.« La parole-le Royaume-ces deux notions ne renvoient qu'à une seule réalité. »Mais pas un verbe haut, un verbe humble, blessé, incarné dans la fragilité du vivre (il faut mourir pour ressusciter),« Seulun cœur trouéest capable d'accueillir la présence du Ressuscité ; seule une béance peut recevoir ce qui déborde temps et espace. »

Yannick Haenel, François Meyronnis, Valentin Retz
Tout est accompli
Grasset
Tirage: 5 000 ex.
Prix: 22 euros ; 368 p.
ISBN: 9782246862581

Article La Croix

L’effrayant silence métaphysique de l’espace médiatique

par Cécile Guilbert

  • Cécile Guilbert,

  Voici un livre important, passionnant, engagé, qui concerne toutes les questions ravageuses de notre actualité babillarde alimentant la sourde révolte des peuples : inégalités sociales, précariat généralisé, cynisme oligarchique, pollution atmosphérique, malbouffe, terrorisme, crise identitaire, etc. Mais qui les pense à la fois de plus loin, de plus haut et plus originellement en les articulant à l’histoire scientifique et politique des Temps modernes, à la philosophie, à l’exégèse biblique, à la pensée juive et à la littérature.

C’est un grand livre de métaphysique arc-bouté sur une pensée messianique puisant aux deux maisons d’Israël qui se veut aussi et surtout une parole de Vie, une parole indiquant la voie d’un saut et d’un salut, une issue spirituelle au nihilisme achevé par le croisement de la cybernétique et du marché qui ont complètement renversé l’ancien projet humaniste d’émancipation au profit du « Dispositif », cette infernalité qui, par la mise en réseaux planétaire, en est arrivée à absorber le temps, l’espace, la société, à aplatir le langage comme le réel ainsi que l’espèce humaine réduite à un bétail biologique algorithmé, constamment spolié par ce qu’on appelle aujourd’hui « l’économie de l’attention » et dont le destin « transhumaniste » doit désormais s’achever par les noces de l’intelligence artificielle et des manipulations génétiques qui font tant fantasmer les milliardaires de la Silicon Valley.

Une étonnante digression sur la symbolique du nom de la marque Apple

Écrit d’une langue précise, claire, dans un souci ouvertement pédagogique, ce livre dense qui entend se situer au-delà de la politique jugée caduque et dont le titre reprend l’une des dernières paroles du Christ – « Tout est accompli » – comporte de nombreux développements propres à susciter des conversations passionnées, des débats enflammés et même des polémiques : critique du progressisme tant scientiste qu’économique, analyse des Temps modernes et des Lumières comme résultant d’une formidable « insurrection à l’encontre du christianisme », de la Révolution française comme « gigantesque messe noire assortie d’innombrables et répétés sacrifices humains » digne des imprécations de Joseph de Maistre, de la conquête de l’Algérie par Bugeaud comme répétition de la guerre de Vendée, de la République et de la laïcité comme « sacré de substitution » ; dégagements passionnants sur la Shoah et les Gafa, examens critiques des best-sellers mondiaux de Yuval Noah Harari et Michel Houellebecq, relecture bluffante de Bel-Ami de

Il faut évidemment ajouter que si une étonnante digression sur la symbolique du nom de la marque Apple couplée à une autre sur le changement de nom de Google en Alphabet justifieraient presque à elles seules l’achat de ce livre, ce dernier, publié dans une grande maison d’édition – Grasset – n’est pas écrit par n’importe qui puisqu’il rassemble les plumes des trois écrivains animant l’excellente revue Ligne de risque : François Meyronnis, auteur d’une demi-douzaine de romans et d’essais exigeants creusant la question du nihilisme et de la « délivrance » ; Valentin Retz, qui a déjà publié trois fictions hantées par la problématique de l’initiation spirituelle ; et Yannick Haenel qu’on ne présente plus puisqu’il est l’auteur de romans remarqués dont plusieurs ont été couronnés par de grands prix littéraires.

Surdités contemporaines

Et pourtant, vous n’avez nulle part entendu parler de Tout est accompli. Pas un papier dans la presse quotidienne, hebdomadaire, mensuelle ou même un articulet qui en signalerait l’existence. Pas une émission de télé, pas non plus de radio, ni France Inter, ni France Culture ou même Radio Notre-Dame ! Rien. Nichts. Nada. Trou noir complet et total. Tout se passe comme si ce livre n’avait jamais été écrit, imprimé, distribué, mis en vente. Et j’avoue que le silence assourdissant accompagnant l’existence déréalisée de cet ouvrage brûlant qui devrait toucher l’intelligence, le cœur et l’esprit critique des lecteurs m’intéresse tout autant que son contenu.

.Tout est accompli écrivait Hölderlin. Puisse cette sentence, qui console des surdités contemporaines, rasséréner un peu les auteurs de « Chez nous, tout se concentre sur le spirituel, nous sommes devenus pauvres pour devenir riches »,Assiste-t-on à la démonstration performative de ce qu’il entend prouver sur le terrain de l’inanité générale et en particulier médiatique ? À l’illustration d’une sorte de « samedi saint » éditorial où la promesse du « Royaume » semble anéantie par l’économie spectaculaire qui en figure la ténèbre ?

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« Dans quelle époque vivons-nous ? Comme dirait Arthur Cravan : « Où en sommes-nous avec le temps ? » Tout indique que nous entrons dans l’âge de la fin : quand l’humanité vit entièrement sous la menace de sa disparition. De toutes parts, on sent croître l’emprise des réseaux numériques, l’intelligence artificielle décide pour nous et les transhumanistes promettent déjà les noces de la biologie et des algorithmes. La terreur nous saisit, de même que l’impossibilité d’agir. Mais si ce livre nous fait voir la catastrophe qui vient, il ne nous laisse pas pour autant dans le désespoir. Devant cette nouvelle situation mondiale, il enseigne l’art d’être ni sourd, ni aveugle  ; il ouvre une brèche où la plénitude devient accessible, à portée de mots et de main. Et par là, surmonte le nihilisme de notre temps. »
 
Portant un regard neuf sur les trois derniers siècles qui ont accouché du nôtre, depuis la révolution galiléenne jusqu’à la Shoah, en passant par la Révolution française, Yannick Haenel, François Meyronnis et Valentin Retz détourent les forces cachées à l’œuvre dans l’Histoire. Une histoire qui, sous son aspect strictement profane, laisse entrevoir la trajectoire d’un ordre plus originaire que le monde, une certaine « courbure du temps » qui trouve son origine dans la religion judéo-chrétienne.

 

Coup de coeur  artiste et album

Bertrand Belin album Persona 2019

 

PRIX MEDICIS 2017

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Blog de Fabien Ribery

Un homme a écrit un énorme scénario sur la vie de Herman Melville : The Great Melville, dont aucun producteur ne veut. Un jour, on lui procure le numéro de téléphone du grand cinéaste américain Michael Cimino, le réalisateur mythique de Voyage au bout de l'enfer et de La Porte du paradis. Une rencontre a lieu à New York : Cimino lit le manuscrit. S’ensuivent une série d’aventures rocambolesques entre le musée de la Chasse à Paris, l’île d’Ellis Island au large de New York, et un lac en Italie.
On y croise Isabelle Huppert, la déesse Diane, un dalmatien nommé Sabbat, un voisin démoniaque et deux moustachus louches ; il y a aussi une jolie thésarde, une concierge retorse et un très agressif maître d’hôtel sosie d’Emmanuel Macron.

Quelle vérité scintille entre cinéma et littérature?
La comédie de notre vie cache une histoire sacrée : ce roman part à sa recherche.

Comment parler de ce livre avec mes propres mots ? Il faudrait le reprendre paragraphe par paragraphe et en extraire chaque impact emotionel qu'il provoque durant la lecture. Eclat de rire, admiration face à l'écriture poetique et la beauté, questionnement, reflexion.,, Puiser l'eau potable de la boue, et boire la poésie qui en découle dans un torrent de mots. Vous y trouverez des sourires, des situations absurdes comme le rêve ou le cauchemar. Comment Sortir du coma dans l'abu d'alcool.
Une flaque de sang qui se résorbe dans la parole et des noms prononcés à haute voix pour l'immortalité des victimes. Vous y trouverez la mort et la vie.
La littérature. Des animaux . Un chien perdu.vous visionnerez des films en boucle. Vous aiderez des réfugiés. Vous voyagerez de Paris à New York puis à Colmar et en Italie. A un moment vous traveserez même un bois en Pologne sur les traces d'iun cerf. Vous mangerez chez Bofinger. Vous rencontrez Cimino et Isabelle Hupert.
Vous visiterez un musée en pleine nuit et rencontrere Diane. Vous croisez l'intensité que provoque l'amour : des moments de feu. Vous verrez surgir
La baleine blanche...vous atteindrez la beauté au bord d'un lac, après la traversée de l'obcurité.

L'histoire de Jean dans la pensé de Haenel et l'inverse, les deux se supperposent, ou est-ce simplement l'imagination ? Notre propre imagination ?

« Il paraît qu’il existe dans chaque journée un instant auquel le diable n’a pas accès : si l’on parvenait à se glisser tout entier à l’intérieur de cet instant, la vie ne serait plus qu’une extase."

 

 

« Tout le délire sécuritaire où nous sommes enfermés aujourd’hui, cette obsession planétaire du contrôle, et ces quotas qui empêchent les migrants d’échapper à leur exil, tout cela n’avait-il pas pris pris naissance là, à Ellis Island, dans les premières décennies du XXe siècle ? Ce qu’on appelle « Ellis Island », n’était-ce pas un programme dont nous appliquions aujourd’hui les principes les plus scélérats en europe » - Tiens ferme ta couronne de Yannick Haenel.
 

«  il vivait le long d’une ligne de crépuscule, cette ligne à partir de laquelle on perçoit l’origine et la fin des choses et qui procure à celui qui parvient à la serrer de près une lucidité effrayante, mais aussi l’innocence que tout le monde, aujourd’hui, a perdue. » - Tiens ferme ta couronne de Yannick Haenel.


« À l’entrée du restaurant, étalées sur un lit de glace, les huîtres me faisaient envie. Leurs coquilles étincelaient, comme de petites lumières accrochées sur une falaise. La nacre appelle les miroitements. On dit qu’une huître sécrète une perle de ce qui la blesse : alors la blessure est désirable, elle accueille le zeste de citron qui, tandis que j’écris ces phrases, me met l’eau à la bouche. Je vais boire à ses bords dentelés, me disais-je, je vais suçoter la perle. Oui : l’eau à la bouche, tout vient de là, le monde n’existe que pour donner du désir. - Tiens ferme ta couronne de Yannick Haenel.

« Croirez-vous sérieusement qu’on puisse attendre la rédemption, un peu pété, tout seul, le soir de ses cinquante ans, entre un aquarium à crustacés et un sosie d’Emmanuel Macron ? Ces choses là relèvent du mystère. »
« sur le visage des passants, une peur nouvelle, une peur qui mettrait du temps à s’effacer, une peur qui peut-être même ne s’effacerait jamais, mais creuserait profondément chaque visage, y imprimerait  des marques indélébiles, plus sombres que la fatigue, de ces marques qu’on voit sous les yeux des hommes dans les pays où la liberté n’existe plus."
« Ce lieu en nous où flambent les émotions, qu’est-ce que c’est ? Le temps, l’ivresse, la soif d’aimer sans mesure ?  » - Tiens ferme ta couronne de Yannick Haenel.

 

Ma première « collision » avec  Yannick Haenel à eu lieu en 2013, lorsque j'ai pénétré dans « intervalle »,( "Il suffit que l'invivable affecte quelques-uns pour que le vivable n'existe plus pour personne.") intervalle le premier mot des "Renards Pâles", car il s'agit bien de collision, complètement étourdie après être rentrée en contact avec ce livre, les mots, le sens, la poésie... abrutie par tant d'éblouissement. j'étais passé à côté de Jan Karski sans le voir...Mais aujourd'hui j'ai tout de suite plongé dans cet anti-voyage en italie.. et actuellement j'évolue parmi les avalanches, dans le sens du calme qui encercle le Petit Soldat.

 

Certains mots résonnent comme un écho qui nous répond en silence, est-ce que les autres l'entendent à travers les lignes ?

 

Entretien avec Michel CREPU : écrire écrire pourquoi ?

© Éditions de la Bibliothèque publique d’informatio

 

Nouvelle écrite pourl La Nuit Blanche Parisienne du 1er octobre 2016

 

ÉPISODE 1
Le mail
Où le dénommé Poliphile,
fort déprimé,
reçoit un message des plus étranges.
 
C’est vrai : Paris est une fête. C’est une ville qui s’allume, qui s’éteint, mais qui ne meurt jamais. En septembre, je reçus un mail étrange. Le temps était splendide ; et moi, je déprimais : aucun horizon, aucun désir.
Le mail avait l’air d’un spam, d’ailleurs qui m’écrivait encore ? Personne. L’intitulé m’a plu : NYMPHAE, ça me rappelait Homère, les grottes humides dans l’Odyssée. C’était sûrement un site de rencontres, ou alors le nom d’un de ces clubs privés qui, en échange de votre carte bleue, vous proposent un peu d’érotisme du style « une expérience sensuelle inoubliable ».
J’ai quand même cliqué : NYMPHEA, ça m’intriguait.
Pas de fille suave, ni de cabine webcam, aucune photo aguicheuse, juste une gravure ancienne : une nymphe sortant des eaux. Et un court texte, signé d’une certaine Polia, qui m’invitait sobrement à « vivre une aventure poétique ».
Il suffisait de cliquer une fois de plus. C’était gratuit. J’ai cliqué.
Là, je n’ai pas bien compris : on me donnait rendez-vous, mais pas vraiment avec quelqu’un — plutôt avec des images, des lieux, des situations à vivre dans Paris.
Un jeu de rôles ? Il s’agissait d’une série d’épreuves à traverser : ça pouvait durer une dizaine de jours, et cette Polia promettait qu’à la fin je rencontrerais l’amour, à la condition que chaque jour je lui raconte ce que j’avais vu ; il y avait une adresse pour lui envoyer mon récit quotidien : polia@nymphae.com
Pourquoi moi ? Et pourquoi ce truc du « récit quotidien » ? Savait-elle que j’étais écrivain ? Précisément, je n’avais rien écrit depuis des mois : à coup sûr un ami avait inventé cette mise en scène pour me secouer.
Ou alors cette Polia existait vraiment, mais quel était son intérêt ? Une arnaque ? Et pour peu que je parvienne à l’écrire, qu’est-ce qu’elle pourrait bien faire avec mon récit ?
Ça n’avait pas d’importance : je n’allais pas très bien, j’allais même assez mal, et ce petit jeu était exactement ce qu’il me fallait. Au moins, mes prochaines journées seraient vivantes.
 
 
ÉPISODE 2
Nudité
Où l’on découvre combien Poliphile
apprécie de contempler des femmes nues
 
C’était derrière l’Hôtel de Ville. J’errais un peu sur la place en fumant des cigarettes. Il était dix-neuf heures. Le soleil allait se coucher. Polia avait écrit qu’un signal serait donné afin que le « voyage » pût commencer ; et qu’il fallait que j’écoute bien ce signal — que je le déchiffre.
Cette histoire de « voyage », ça me faisait doucement rire : pourquoi pas « initiation », tant qu’on y est. Cette Polia se payait quand même un peu ma tête, car au fond il ne s’agissait que d’une promenade dans Paris : si j’avais bien compris, j’allais avoir chaque soir une sorte de « rendez-vous » dans un lieu différent, toujours le long de la Seine.
J’ai marché jusqu’à la place de l’Hôtel de Ville, comme m’y invitait Polia : une immense étendue de bois flottait sur un lac gelé, comme dans un rêve. Je n’ai pas eu le temps de comprendre : un visage de femme est apparu à une fenêtre de la façade ; puis, à une autre fenêtre, on a vu son épaule ; ça été le tour de ses seins, de son ventre, de son sexe, de ses cuisses qui, à chaque fois, allumaient une fenêtre.
« Décrivez la nymphe » : c’était la consigne de Polia.
Non seulement elle apparaissait par fragments, mais elle disparaissait ; la nudité de cette femme clignotait, comme si elle nous disait qu’on n’accéderait jamais à elle : un corps ne se montre nu que parce qu’il se dérobe.
C’était peut-être ça qu’annonçait le signal : le réveil des nymphes. Le retour des temps désirables. Ça ferait un bon titre pour mon récit à Polia : « Le retour des temps désirables ».
Voilà, on était au bord de la Seine et les nymphes revenaient : ne sont-elles pas des créatures qui peuplent les sources ? Ne sont-elles pas la source elle-même ? Prudence, me disais-je : on raconte qu’elles se préparent pour des noces et qu’elles rendent fous ceux qui s’en amourachent, comme les sirènes.
Une phrase m’est revenue : « Celui qui voit émerger une apparition d’une source, c’est-à-dire l’image d’une nymphe, délire ». J’avais lu ça je ne sais où, peut-être dans un traité mythologique. Personnellement, j’étais d’accord pour voir la nymphe, mais pas pour devenir fou.
Brune, pulpeuse, alanguie : voilà ce que je pouvais dire de cette apparition féminine — c’est-à-dire pas grand-chose. Est-ce que c’était Polia ? Après tout, son site s’appelait NYMPHEA. La nymphe, à coup sûr, c’était elle. On me faisait le coup de la cristallisation : je tombais amoureux de son image, et puis j’allais devoir crapahuter le long de la Seine pour rejoindre mon désir.
Je riais. Après tout, qu’y a-t-il de mieux à faire qu’à poursuivre un songe ? Je suis assez pour la sublimation. Les illusions sont nécessaires. Sans rêve, la vie n’a pas de sens.
Le désir contient une vérité que la solitude garde pour elle-même : c’est peut-être ce que la nymphe de l’Hôtel de Ville disait. En tout cas, c’est ce que j’ai rapporté à Polia, le soir-même.
 
ÉPISODE 3
Les coeurs brisés
Où se révèle une triste vérité
concernant le coeur (ou l’absence de coeur)
de notre héros
 
Me voici sur un pont — le pont d’Arcole. J’ai toujours aimé la Seine, sa lumière qui ondoie, les idées claires qui viennent au bord de l’eau. C’est fou à dire, mais depuis le début de cette « aventure », je me sens mieux.
Lorsque j’ai envoyé à Polia cette nuit ma description de la nymphe, elle a tout de suite réagi : sa réponse a été malicieuse, elle s’est prêtée au jeu, comme je m’y prête.
Il paraît qu’on n’affronte jamais que ses propres démons. Après le face-à-face avec la nudité, voici qu’on me soumettait à l’épreuve du coeur.
Il y avait sur ce pont une sorte d’échoppe tendue de draps bruns et rouges, comme on en voit dans les romans médiévaux. Un vieux bonhomme, que j’identifiai immédiatement comme étant alchimiste — dans les rêves, on est rempli de certitudes —, faisait tomber d’une bourse en cuir des petits coeurs dorés qu’il pesait sur une balance.
Dès qu’il m’aperçut, il tendit vers moi sa main dans laquelle un jeu de carte, de couleur bleue, s’offrait en éventail.
Je tirai une carte, qu’il retourna vers moi, de sorte que je pus en lire l’inscription en même temps qu’il me la récita (il faut noter qu’il me la récita sans même l’avoir vue) :
 
« SI TU N’AIMES, PENSE (MISÉRABLE) QUE SANS AMOUR RIEN NE VIT. TON COEUR N’EST PAS MÊME BRISÉ PUISQUE PAR AMOUR IL N’A JAMAIS BATTU »
Cette inscription me glaça. J’avais envie de hurler. À part l’alchimiste, il n’y avait personne sur le pont. Autour de nous, le vide grondait, la lumière était devenue grise, comme un brouillard de poussière.  Où étais-je donc ? Je devais absolument me réveiller. Cette farce était sinistre.
L’homme s’était emparé d’une pierre noire, qu’il avait commencé de scier, de façon à en arrondir les bords : c’était mon coeur. J’étais paralysé, il me semblait qu’il l’avait réellement arraché. Pire : il n’en avait pas eu besoin : si l’inscription disait vrai, je n’avais pas de coeur.
J’avais lu il y a quelques années, dans un grimoire italien de la Renaissance, que le « lieu où Amour forge ses soupirs s’insculpte de lettres adorées ».
Autrement dit, le nom des êtres qu’on a aimés est gravé dans notre coeur : y avait-il un nom dans le mien ?
Le vieil homme passa la pierre noire à la flamme, puis la perça à l’aide un burin, si bien qu’elle se brisa en deux. Je souffrais, comme si on m’entaillait la poitrine. Il couvrit l’un des deux morceaux de peinture rouge, mais la couleur ne prenait pas : le coeur brisé restait noir, comme du charbon.
Il me le tendit d’un air dégoûté, avec la carte et son inscription, que je recopiai le soir-même pour Polia. 
 
 
ÉPISODE 4
Le stylite
Où l’on apprend que Poliphile
était attendu
 
Le lendemain, j’avais une course à faire dans le quartier de la Gare de Lyon. Je n’ai pas repensé tout de suite à ma petite aventure — à ma mésaventure, devrais-je dire. D’ailleurs, c’était toujours vers la fin de l’après-midi que je me mettais à penser à Polia et à cette histoire de nymphe — pas avant.
Mes journées se déroulaient d’une manière immuable : lever tard, flânerie, lectures dans un parc ou à la terrasse d’un café. Et puis, vers dix-huit heures, comme par enchantement — un peu comme le désir de boire du vin, le nom de Polia surgissait dans mon esprit, et ainsi allais-je à sa rencontre.
En vérité, je n’osais pas m’avouer que cette histoire de coeur brisé m’avait affecté : on se croit étranger au mouvement des astres, mais tout est rompu par des vibrations qui nous conduisent, même lorsqu’elles ne sont pas les nôtres. Autrement dit, l’univers nous tient.
À y bien réfléchir, qu’avais-je donc vu, le premier soir, face à la nudité de la nymphe, sinon mon propre désir ? C’était ça le test : je n’avais rien vu, je n’avais pas regardé cette femme — je m’étais contenté d’une excitation visuelle.
Une femme s’ouvre, et moi je m’excite : l’alchimiste avait raison, j’étais incapable d’amour. Polia avait dû bien rire en recevant mon récit.
Je ne savais pas grand-chose : la dépression rend bête. Mais je savais que j’évoluais dans les ténèbres, et que je voulais en sortir. Pour en sortir, il fallait une aide. Et pour avoir une aide, il fallait un rite. Ainsi l’invitation de Polia tombait-elle à pic : l’amour est toujours la dernière chance. 
Bref, au sortir de la banque où, j’avais appris, sans surprise, que mon compte était à découvert, j’avisai, au-dessus de la gare, un homme debout dans le ciel.
Étais-je encore en train de rêver ? Cette vision ramena le souvenir douloureux de la veille ; je glissai ma main dans la poche de ma veste  et en sortis le bout de pierre noire.
Le type là-haut dans le ciel scrutait la foule qui circulait autour de la gare. D’un coup, il arrêta son regard sur moi. Je ne rêvais pas : c’était bien moi qu’il fixait. Voici qu’il s’harnachait avec une corde pour descendre de son perchoir. 
Je m’éloignai et, en me retournant, vis qu’il me suivait ; j’accélérai, lui aussi, me mis à courir, il me poursuivait : cette histoire était un cauchemar.
Je  hélai un taxi, rentrai chez moi et écrivis à Polia pour lui dire ma colère et rompre le récit. Elle me répondit aussitôt, en des termes doux, charmants et mystérieux, que l’amour m’avait attendu et qu’enfin il m’avait vu. Puisque j’avais commencé de souffrir, je pouvais maintenant explorer plus avant ses délices.
 
ÉPISODE 5 
Les reflets
Où Poliphile fait connaissance
avec le plaisir d’une femme
 
Je rêvai cette nuit-là de cygnes sacrifiés, sur la cendre desquels poussait un rosier plein de fleurs et de fruits que Polia et moi dévorâmes.
En me réveillant, je pris connaissance du nouveau message : ce soir, j’allais voir Polia, mais « incarnée par une autre ». Comme d’habitude, elle savait exactement aiguiser mon désir.
Ce jour-là, je ne fis rien ; j’attendis à la terrasse d’un café juste en face de l’endroit du rendez-vous. À l’heure dite, j’entrai. C’était un bâtiment circulaire, une sorte de temple vide, où trois écrans noirs se faisaient face en cercle.
Une voix de femme se fit entendre, sans qu’aucun écran ne s’allumât. Je connaissais cette voix, il me semble même — je m’en fis la remarque, laquelle m’apparut absurde — que tout le monde la connaissait.
Ce que disait cette voix n’était pas très important, d’ailleurs on ne distinguait pas tous les mots, elle parlait vite. L’essentiel était dans le ton, dans la qualité du murmure, dans la supplication et le plaisir. Cette femme parlait d’amour, elle parlait depuis l’amour — je crois même qu’elle faisait l’amour. J’essayai d’entendre mieux, je me rapprochai mais ce temple était circulaire, et il n’y avait pas de point où l’on pût entendre mieux qu’à un autre : tout y était égal.
Je repensais aux sirènes, à leur chant qui attire les hommes. Je repensais à l’expression de Polia : « incarnée par une autre ». Il faut que nous entendions la jouissance de l’autre pour désirer à notre tour de jouir : c’était ça que Polia voulait que je comprenne ? La leçon était simple, mais fondamentale.
Donc, elle m’envoyait écouter la volupté d’une femme. Peut-être même était-ce elle qui s’était enregistrée ? Elle se moquait de moi, c’était évident. Elle allait me faire courir ainsi pendant dix jours le long du rivage pour m’abandonner au miroir de mon pitoyable désir. Mais je n’avais pas la complaisance d’un troubadour : ce soir, par mail, je le lui dirais.
Et puis d’un coup les écrans se sont allumés : sur l’un on voyait la femme courir sur une plage, toute échevelée, en proie à la souffrance ; sur l’autre, elle chantait son chagrin, habillée de jaune, dans une rue aux couleurs pastel ; sur le dernier, elle avait les mains liées à un arbre, le soutien-gorge défait : dos nu, on la fouettait, et ses yeux, sa bouche ouverte disaient à la fois la douleur et le plaisir.
J’étais lancé à la poursuite de l’amour — je m’y appliquais comme un bon élève —, et voici qu’on me montrait combien sont malheureuses les passions : je n’y comprenais plus rien.
En sortant du petit temple, la lumière était si intense que je me couvris la tête. Lorsqu’on passe une frontière, il est préférable de rester silencieux. Après quoi, on s’éloigne, l’esprit clair : l’essentiel, me disais-je, n’est pas de s’augmenter, mais de rien perdre.
Voilà, j’apprenais. Même s’il y avait eu une reine derrière ces images, je ne l’aurais pas rejointe : un véritable amoureux ne doit pas se satisfaire des reflets de sa bien-aimée, mais les traverser. Et les plaintes ne sont-elles pas que reflets ?
 
 
ÉPISODE 6
 Le sexe de Paris  
Où l’on se permet
une digression psychogéographique
de nature licencieuse
 
Pendant plusieurs nuits, je ne trouvai plus le sommeil. Je ne faisais que traverser ma nuit blanche. La répétition nous initie à la mort : on comprend que la lumière qu’on voit étinceler là-bas, au bout du tunnel, n’annonce pas seulement la fin du songe, mais celle de toute respiration. Je ne cessais de voir mon coeur troué de cavités noires, mangé de gangrène.
Polia, dans un mail doucereux, m’envoya plus bas, le long de la Seine, jusqu’au Pont des Arts, où les remous dont j’étais affecté, me dit-elle, allaient rencontrer leur vérité. Elle ne voulait pas que je désespère : l’île d’Amour était proche, et avec elle les ravissements promis.
Je ne sais ce qui me retint d’y courir sur le champ : je n’aspirais qu’à être délivré — et dans ma folie, j’imaginais que Polia me voulait du bien. Je croyais vraiment que le sort qu’elle me réservait allait me libérer de mes tourments, assouvir mon désir et combler mon coeur (depuis qu’il se savait vide, celui-ci s’apitoyait sur lui-même comme une damoiselle soupirant auprès de son chevalier parti guerroyer).
Faut-il donc qu’on nous troue le coeur pour que l’on sente enfin qu’il existe ? Ce trou m’exaspérait d’autant plus que son objet m’était inconnu.
Lorsque le soir se coucha et que je débarquai sur le Pont Neuf, je me rendis directement place Dauphine, où un poète surréaliste situe le sexe de Paris ; il y avait attendu, il y a un siècle, une certaine Nadja, qui le soumettait, par son mystère, à une féérie d’embrasements où il voyait des secrets qui sont perdus.
Ce poète aurait-il aujourd’hui démasqué Polia ? Se serait-il laissé berner par les subtils mirages qu’elle disposait à mes yeux ? Ou aurait-il percé, sous ces mises en scènes harassantes, une vérité indicible ? J’avais envie de penser qu’ici l’ironie n’est pas de mise : la beauté de la place Dauphine, resserrée sur elle-même en triangle comme les cuisses d’une femme, m’invitait à prendre cette recherche au sérieux.
Il me semble que l’amour habite toujours sur terre, comme les dieux, mais qu’on en a perdu certaines indications : seuls les poètes, peut-être, déchiffrent encore pour nous ces faveurs ; et nous les confient.
Là, tout seul, au milieu de l’énigmatique place Dauphine, dans ce pertuis étroit toujours désert, et toujours faiblement éclairé, je crus, avec le nom de Polia qui tournait dans ma tête, ressentir de l’amour. Mais ce n’était que l’image de l’eau qui me filait entre les doigts. Cette métaphore aurait fait rire mon banquier, lequel y voyait avec insistance l’image de mon rapport avec l’argent. Cette femme m’attirait parce qu’elle m’échappait : je n’étais pas encore un amoureux, mais un banal névrosé.
On croit tous « aimer », me disais-je en m’éloignant de la place ; il arrive même qu’on dise à quelqu’un qu’on l’aime, mais la plupart du temps, ce mot ne recouvre qu’un besoin — qui lui-même n’habille qu’un manque. La vérité, c’est que depuis le début de cette histoire, je ne m’étais toujours pas quitté : je n’avais jamais écouté vraiment la voix de Polia, je n’étais pas encore devenu étranger à moi-même, je ne brûlais pas.
 
ÉPISODE 7
Le remous des passions 
Où Poliphile
est en danger,
(mais ne s’en rend pas compte)
 
À la pointe du square du Vert-Galant, il y a un saule pleureur. Je me suis assis là, l’eau venait clapoter jusqu’à mes pieds. Il y avait une lumière verte plus loin, là-bas, sous le pont des Arts, un halo fluorescent qui flottait au fil de l’eau et semblait dans la nuit m’envoyer des signes.
J’ai pensé à ce que Polia avait écrit dans l’un de ses mails : « Les nymphes n’habitent nulle part, elles ne font qu’apparaître. » Est-ce que c’est ici, au milieu de la Seine, entre le Louvre et l’Académie, qu’elles retrouvent les humains ?
Le monde sous-marin est parcouru d’un feu où s’enroulent des créatures enchantées ; leurs voix, en sortant de l’eau, produisaient une mélopée chaude. Oui, des voix étranges m’appelaient : parmi elles, à coup sûr, il y avait celle de Polia ; elle allait surgir et m’entraîner au fond des eaux pour y cueillir, à travers ses baisers, la perle mystique.
Je me suis relevé, j’ai ôté mes chaussures, j’ai commencé à me déshabiller : sous cet arbre dont l’épais feuillage penchait tristement vers l’eau, voici que j’étais pris de folie : il fallait à tout prix que je rejoigne Polia.
Avais-je absorbé un philtre ? J’étais à demi-nu, complètement hypnotisé par les vagues qui commençaient à grandir et s’écrasaient à mes pieds de plus en plus violemment.
Je m’identifiais à cet arbre dont les branches s’inclinent vers l’objet de son désir ; il y a une histoire comme ça chez les anciens Grecs : le dieu fluvial mélancolique, condamné à rester pour l’éternité sur le rivage d’où il contemple la nymphe joyeuse.
Et puis, des poètes ne s’étaient-ils pas jetés à la mort ici ? N’avait-on pas, sous cet arbre, dispersé leurs cendres ? Leurs noms revenaient, comme les vagues : celui de Gherasim Luca, celui de Guy Debord. Avec eux, toute une mémoire se levait qui m’enjoignait d’obéir aux voix de la Seine.
Un bruit énorme brassait maintenant les eaux, comme si cinquante éléphants se vautraient sur leur litière. Ce qui se formait ici, à la croisée des eaux, ressemblait à ce labyrinthe de courants et de remous que le capitaine Achab avait tracé sur la carte des quatre océans pour serrer de plus près Moby Dick.
Des cercles d’écume bouillonnaient en s’approchant de moi ; ils scintillaient de paillettes argentées comme une voie lactée frénétique.
J’allais tomber ou me laisser tomber : c’est la même chose. Les eaux sont si belles, les comètes étincèlent en tournoyant parmi leurs visions vertes. Je vais caresser, en plongeant, ce velours doré des ailes de papillon qui brille au fil de l’eau. Et si je meurs, englouti par les flots, peu importe, j’aurai fait offrande de moi-même aux nymphes de la Seine : les sacrifices nourrissent la divinité.
Ça y est, mon coeur est chaud maintenant. Oui, j’ai un coeur : je vais m’ébattre avec Polia — me baigner dans le désir.
 
 
ÉPISODE 8
Dans la grotte
Où il semblerait
que l’origine des choses
nous conduise vers leur avenir
 
Je me suis réveillé vers midi, la tête lourde, comme si j’avais trop bu. Hier, j’ai cru que j’étais arrivé jusqu’à Polia, mais c’était un mirage. Il reste encore plusieurs lieux à traverser. Je dois continuer à longer la Seine et ne pas me précipiter : le temps désirable est élastique, toujours trop court, toujours trop long.
Les voix continuent. Hier, elles m’avaient mené au bord du gouffre, il avait fallu qu’on me rattrape avant que je ne disparaisse dans le fleuve ; aujourd’hui, le sortilège a cessé, les voix sont apaisantes, elles me transmettent une vérité qui m’ouvrent l’esprit.
Car le lieu où me conduit aujourd’hui le mail de Polia est une grotte. Le long du jardin des Tuileries, d’habitude, ce sont des voitures qui surgissent dans le tunnel. Exceptionnellement, le tunnel est vide, et je m’y engouffre avec confiance.
C’est obscur, mais doux. On est enveloppé par un son large, immense, qui porte en lui le temps. Un son qui pulse à l’intérieur du silence.
Lorsqu’on entre à Lascaux, dans la grotte Chauvet, ou dans des boyaux moins célèbres, on rejoint la naissance des songes : on est tout de suite précipité vers sa propre limite et vers son propre infini, on n’a plus de corps, on redevient de la cendre, de l’argile et de l’eau, on est avec les animaux qui vous frôlent dans une opacité plus vivante que là-haut.
Cette voix de silence résonnait de tous côtés. J’étais immergé, absolument comblé par ce chant qui semblait sculpter l’espace, comme si à travers lui l’empreinte sonore de la grotte s’exhaussait.
Je faisais une expérience qui me bouleversait. Des torches éclairaient les parois tout au long du tunnel, leurs flammes chauffaient mon sang : bientôt voici qu’une extase me prit à suivre sur ces murs la cavalcade des bisons, des cerfs et des chevaux, à me consumer dans leurs pigments bruns et ocre.
La vérité surgit dans une âme et un corps à la vitesse de l’éclair : c’est une chasse dans laquelle je suis pris depuis le début de cette histoire. Le désir n’est-il pas la chasse originelle ? Les temps désirables viennent d’ici, comme l’amoureux qui condense en lui le chasseur et la proie.
Là où me conduit Polia, je vais. Car je sais que s’y révèle ce que je dois savoir. Et il n’y a pas d’autre savoir que celui de l’ardeur. Pour savoir, il faut être ardent.
Le long d’un fleuve, et même sous terre, il y a des feux. Ils forment une ligne qui se répète sur chaque rive. La plupart du temps, cette ligne est invisible. Alors, on devine que le fleuve est l’un des secrets du feu ; et celui qui croise un tel secret en bénéficie

 

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« Quelqu’un a sorti ses papiers d'identité et les a jeté dans le feu. le geste c'est répété tout au long de la rue de Rivoli et en quelques minutes tous ceux qui avaient des papiers d'identités les ont fait disparaitre à travers les flammes" "Lorsque plus personne n'à de papiers, est-il encore possible de repérer les sans-papiers ? Voici que nos masques se fondent dans une absence générale de papiers. Voici que cette nuit place de la concorde, les sans-papiers se confondent avec tous ceux qui n'en ont plus. Voici qu'il n'y à plus de sans-papiers, puisque les papiers n'existent plus voici que s'invente à travers les flammes l'utopie d'un monde débarrassé de l'identité "

"Les larmes aussi sont une parole, la plus vivante sans doute, parce qu'elle arrose nos corps asséchés comme si elles leur prodiguaient la fertilité."

"J'étais dans le trou de rat de la République là où la politique consiste à étouffer les cris"

"Selon lui notre époque était celle où la police avait remplacée la politique. Ce remplacement était historique, il signait notre servilité par le mot "police" il n'entendait pas seulement les forces de l'ordre, mais tout ce qui en nous accepte d'être réduit, notre asservissement n'aurait bientôt plus de limite, puisque la parole politique était morte, et que seul le control était en vie. "Nous n'avons plus d’existence politique""

" C’est bien de guerre qu’il s’agit : une guerre civile divise la France, comme tous les pays qui suspendent le droit de certaines personnes en criminalisant leur simple existence. Elle oppose les étrangers « indésirables », comme vous dites, et forces de polices. Le plus souvent elle est dissimulée pour des raisons politiques : ainsi reste-t-elle en partie secrète ; mais il arrive, pour les mêmes raisons, qu’on l’exhibe : elle dégénère en spectacles, et les médias en présentant les sans papiers comme des délinquants qui enfreignent une loi, maquille cette guerre en lutte contre l’insécurité "

"L'existence est quelque chose qui arrive sur vous comme un animal en pleine course, L'existence quand elle vous arrive ne fait pas attention à vous : elle vous précipite avec elle dans son élan, et alors vous vous mettez à vivre"

" Le tumulte à sa façon est un vide ; le néant s'y agite avec ferveur qu'il dérobe aux journée calmes"

" Le seul espoir viendrait de ceux qui se taisent, ceux qui n'ont pas accès à la parole parce qu'ils sont exclus de la parole, les sans abris, les sans emplois, les sans papiers - toute la communauté des SANS . Leur silence est sacré, parce qu'il est ce qui reste. Dans un sacrifice il y a toujours un reste ; et le jour où ceux dont l'existence est récusée par l'économie trouverons une parole, alors la politique existera de nouveau"

"On confond le"temps libre" avec l'oisiveté, mais le temps à toujours été libre : rien n'est plus libre, plus loisible que le temps ; ce sont les humains qui le gâchent, en le remplissant de leur cafouillage, est-il possible d'habiter le vide ?

 "Le chien était couché dans l'herbe, son souffle c'était accéléré. Il ne fit aucun mouvement quand je le rejoignis ; son œil était craintif, mais en même temps lointain. Je m'allongeai à ses côtés. L'herbe était humide et sentait la pluie. J'approchai doucement ma main vers sa gueule. Il gémit. Je le caressais en chuchotant. Sa langue tressautait dans une coulée de salive. L'herbe était baigné de sang.
Au moment de mourir, les animaux ont une voix. Il paraît que celle des humains vient de là ; en un sens, notre voix est la mémoire de la mort des animaux. La distance parcourue à travers les mots appelle une nuit où les distinctions n'ont plus lieu. Le chien avait commencé à râler. Allongé contre lui je perdais conscience. Cet univers de salive et de halètements est chaud ; j'étais absorbé par ce râle qui vient de très loin, par l'effrayante douceur qui en lui, appel le sommeil. Les battements du cœur du chien, je les entendais dans mon ventre.
Le dernier souffle d 'un animal se donne comme une parole enfin transparente. Ce moment divin qui meurt en chacun de nous, et que nous croyons effacé par l'obligation de survivre, recouvert par les commodités, j'ai cru le sentir passer dans un souffle ; il palpitait comme un éclair dans la gorge du chien. Est-ce qu'un éclair peut se transmettre ? Ma tête était si près de la gueule du chien qu'il me semblait que j'avalais ses convulsions. Je m'étais abandonné - entièrement ouvert. J'ai allongé le bras pour entourer le chien. Dans son agonie, il répandait son souffle. Ses mâchoires se sont crispées, sa langue à cessée de s'agiter.
Couché dans l'herbe à ces côtés, j'ai compris quand mourant ce pauvre chien me faisait cadeau d'une voix que seul le silence est capable d'accueillir, un silence qui se passe très bien des vivants, et qui pourtant n'appartient pas à la mort ; un silence qui brûle les frontières de l'esprit. "


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A mon seul désir - Yannick Haenel

 Comment est-il possible que l'abondance vienne avec ce qui se dérobe ? (P53-54)

 Une œuvre d'art vous donne accès à un corps - au corps qu'elle vous fait. Car il ne s'agit pas d'entrer dans la tenture pour y vivre, encore moins pour en reconstituer la trame. Les œuvres n'existent pas pour se substituer à nos désirs, ni pour guérir un manque. Il s'agit de faire l'expérience de son propre désir en l'exposant à celui qui vibre au coeur de l’œuvre. (P56)

 C'est d'abord, lorsque, en marchant dans les rues, je ferme les yeux, un envol de plis rouges. Je devine, sous la mousseline blanc perle et ivoire qui enveloppe les bras de la dame, une torsade de motifs végétaux, qui me font songer aux chatoiements de moires florales du Printemps de Botticelli. Ca me glisse doucement dans la bouche ; la tapisserie, maintenant, je la savoure.

 La musique savante ne manque pas à notre désir, elle est là tout le temps : elle se joue en plein coeur de Paris. Pour qui ? Le plus souvent, pour personne : il est possible que la poésie n'ait pas besoin de vos oreilles. Mais si votre oreille est assez libre pour cette musique, alors votre jouissance va s'élargir, peut-être aussi votre capacité à aimer. (P. 30-31)

 L'éclair sexuel s'illumine sous les surfaces les plus calmes. C'est Maldoror qui le dit à propos des vagues du vieil océan : "Elles sont dans le calme le plus complet.". Eros traverse la Dame à la licorne en frémissant : il excite les couleurs, lève leur humidité et les arrose de douceurs. Il fait sentir à travers les plis la palpitation des fentes. Le rouge intense de la tenture lui permet d'entrer et de sortir. (...)

Ces tapisseries ne sont-elles pas une invitation à l'érotisme ? Le trésor ne se réduit pas à la richesse des bijoux : d'ailleurs la dame s'en dessaisit - elle se déshabille. Le trésor est ailleurs - dans la pudeur des gestes, dans le chatoiement qui conjugue le corps de ces femmes à la végétation, dans le fleurissement général, dans la musique des sens, dans chaque ondulation, dans chaque tige brodée sur le fond de mille-fleurs, qui fait signe vers sa sève, dans les préparatifs d'un instant dont la nature restera secrète. La cérémonie qui se joue entre la dame, les animaux héraldiques et l'inscription " A mon seul désir" met en oeuvre ce trésor. (P. 33-36)

 On dit qu'une grande voix étrange plane certains soirs au-dessus de la montagne Sainte-Geneviève. Elle s'enroule comme une écharpe autour du dôme du Panthéon et se jette au vent des rues ; se glisse aux terrasses des cafés, caresse les jambes des filles et s'invite dans les phrases prononcées jusqu'à la Seine, tout en bas, où elle se baigne en chantant.

Ils sont beaucoup à l'entendre comme une plainte, le rappel des beaux gestes morts, une élégie des fantômes de Paris. Mais non, cette voix est très jeune, elle dit à la vieille ville :

"REVEILLEZ - VOUS L'AVENTURE". (P.37)

 Le désir est une réussite du corps. Il lui offre le langage de sa propre fièvre, mais c'est une fièvre heureuse. Regardez le visage de ces dames : c'est un ruissellement de pudeur. La grande force du désir est pudique. La pudeur est sa plus belle intensité, celle qui conserve la violence du désir et en relance la force. (P.49)

 Y a-t-il, dans votre vie, de la place pour le passage des chevaux ?

Le libre navigue à travers le temps. Il met en rapport des couleurs et des formes qui s'ignoraient,  et en offre, par-delà les conventions, une action qui libère.

Cette action poétique du temps sur lui-même, appellons-la la jouissance du temps.

La jouissance du temps est si étrange qu'elle échappe à la représentation.

L'histoire de la métaphysique la rejette dans les domaines dédaignés de l'extase. Et comme c'est une extase qui n'a pas un air très humain, elle est souvent considérée comme du néant. (...)

Une telle invitation à la vie poétique surgit dans la violence, mais, en vous arrachant aux habitudes, elle prodigue à votre corps ce calme du repos éclairé, où le monde vous apparaît dans une lumière neuve.

 Rainer Maria Rilke met en rapport les tapisseries de la Dame à la licorne avec la figure de Charles le Téméraire. Il les regarde comme un joyau de la maison de Bourgogne où, à travers la ritualisation passionnée de l'existence voulue comme chef-d'oeuvre, se joue, à l'époque, une relation nouvelle entre l'art et la vie. (P. 73-74)

 La joie de l'élargissement s'éprouve à la faveur d'une perte des repères. C'est de la nacre dans vos désirs. La vie sociale s'estompe, les contraintes vous semblent une farce. Vous ne répondez plus présent, c'est pourquoi votre présence, enfin, se révèle, ailleurs. Elle s'étire dans les feuillages et, comme du lierre, s'enroule sur elle-même. Tout devient évasif, flottant, imperceptible. Violent aussi - une allégresse qui balaye les embarras.

 Les cercles qui s'inventent à l'intérieur d'un corps forment ce que j'appelle un corps.

Un corps est une variation de vertige.

 Un corps est un buisson de gestes au repos, une provision de phrases ordonnées à la mémoire de tous les gestes du monde. Ces gestes sont à tout moment réveillables. (P88)

 

  
       
 
 
 

 

 
 

 

       

 

 
 
 
 

 

       
 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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